Séminaire NSS Dialogues

Événements
Date: 12 juin 2019 13:00 - 17:00

Lieu: MSH SUD, Site Saint-Charles 2 (arrêt de tram « Place Albert Ier ») – Salle 003

Nous aurons le plaisir de recevoir Nathalie Jas (INRA, IRISSO) et Bérénice Rouaze-Battistini (UPVM3,
CRISES), pour une séance intitulée « Pesticides organophosphorés et « agent orange » (France / Vietnam) :
les contours de la (mé)connaissance ».

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Jeux d’(In-)visibilisations :
la toxicité aigüe des pesticides organophosphorés dans la France des Trente Glorieuses
par Nathalie Jas (INRA, IRISSO)


Bien qu’ils aient été beaucoup utilisés, les sciences humaines et sociales ne se sont que peu intéressées aux pesticides organophosphorés. Ainsi, par exemple, si de très nombreux travaux portent sur le très emblématique DDT – et plus célèbre des organo-chlorés -, le très dangereux parathion, issu de recherches qui ont aussi abouti au gaz de guerre Sarin et Tabin, n’a fait à ce jour l’objet aucun travail d’ampleur spécifique. De nombreux
organophosphorés, en particulier ceux proches de gaz de guerre neurotoxiques, se caractérisent par une toxicité aigüe très élevée, qui peut facilement conduire à des intoxications aigües graves voir mortelles – intoxications qui sont a priori assez faciles à identifier mais difficiles à prévenir. Dans cette communication, je chercherai à montrer comment la toxicité aigüe et ses conséquences graves sur les personnes exposées ont été mises en visibilité dans la France des Trente Glorieuses. Je montrerai que cette toxicité était reconnue dans des sphères médicales, réglementaires et professionnelles (agricoles et industrielles), mais que les constructions de la toxicité des organophosphorés à l’oeuvre ont conduit à l’invisibilisation et l’occultation de l’existence de nombreuses personnes intoxiquées – jusqu’au déni de leur existence – ou au transfert de la responsabilité de l’intoxication sur la seule personne intoxiquée. Je montrerai qu’est alors construit une fiction institutionnelle (au sens de récit, d’écart avec la réalité, et de projection) selon laquelle il est possible de se protéger efficacement de pesticides ayant une toxicité aigüe élevée qui a encore des effets importants aujourd’hui, notamment dans les espaces nationaux et internationaux chargés de gérer les pesticides dans des pays où ces produits sont toujours utilisés, souvent en grandes quantités.

 

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L’impossible reconnaissance des effets de l’agent orange
par Bérénice Rouaze-Battistini (UPVM3, CRISES)


Tout d’abord, le travail présenté questionnera la connaissance réelle qu’ont pu avoir les autorités gouvernementales américaines quant à la toxicité des herbicides déversés sur le Vietnam de 1961 à 1971 : s’agitil d’une ignorance réelle ou bien d’une post-vérité ? Il s’attachera ensuite à traiter la problématique de la reconnaissance partielle des conséquences sanitaires de l’agent orange, plus de 50 ans après les faits, à travers
des stratégies dont l’aboutissement se heurte à de nombreuses difficultés. En effet, les acteurs de cette dénonciation peinent à produire une preuve scientifique irréfutable de la nocivité de l’agent orange, controversés qu’ils sont par des « recherches contraires » mettant en avant les causes multiples des pathologies observées. Il facile dans ce contexte, de discréditer les chercheurs lanceurs d’alerte sur le plan professionnel et, lorsque cela ne suffit pas, de chercher à les atteindre dans leur vie personnelle. Enfin, les grandes firmes productrices de l’agent orange exercent un puissant lobbying sur l’administration américaine, certains de ses représentants allant même jusqu’à y occuper un emploi. Toutes ces raisons sont autant de freins pour faire éclater l’affaire au grand jour. Le dernier point abordé sera celui de l’ignorance organisée autour de cette question au sein même du pays touché. La manière dont le problème est traité (et peu abordé !) interroge. En effet, si de nombreuses études scientifiques ont été menées au Vietnam à propos des effets sanitaires des produits incriminés, il semblerait qu’effectuer ces recherches en partenariat avec des chercheurs internationaux soit absolument nécessaire. Les Vietnamiens manquent-ils de moyens pour réaliser ces études et nécessitent-ils l’apport de fonds étrangers ? Ou bien la légitimité scientifique vietnamienne est-elle si peu assurée que le pays doit s’adjoindre le travail de laboratoires étrangers pour faire reconnaitre le scandale sanitaire sur le plan international ? Par ailleurs, le parcours du pays donnait jusqu’à présent l’impression d’un manque important de connaissances quant aux risques de contamination des populations par un environnement pollué, le glyphosate qui venait s’ajouter aux
pollutions des années de guerre y étant utilisé de manière massive et systématique. Cette ignorance, au regard de l’histoire du pays, questionne. De manière plus générale, la culture vietnamienne qui considère le handicap comme le châtiment d’une faute passée, n’incite peut-être pas à mettre l’accent sur les conséquences concrètes de la contamination au sein même des familles et sur plusieurs générations ? A l’échelle de toute une société, cela expliquerait-il un déni partiel des conséquences dramatiques des épandages ? La position du gouvernement vietnamien n’apparait pas plus claire. Est-il soucieux de donner l’image d’un pays dynamique qui, s’étant approprié les moyens de production de la modernité, ne souhaite pas se retourner sur le passé ? Souhaite-t-il minimiser un problème sanitaire qui l’oblige à prendre en charge de manière trop massive les victimes des épandages ? Mais comment, dès lors, expliquer son revirement il y a peu, interdisant le glyphosate ?

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Entrée libre et gratuite !!

 

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