Recherche en société : # 1 Science et défiance

#1 : Science et défiance

Pour ouvrir le cycle de conférences Recherche en Société, les membres de son comité scientifique ont choisi le thème « Science et défiance ». Rassemblées dans cette expression, ce sont notamment les inquiétudes des personnels du monde de la recherche publique quant à la place et au rôle de cette dernière dans la société qui sont ainsi exprimées. Ce sont également celles d’acteurs de la société civile s’interrogeant sur l’autonomie de la science aujourd’hui, dans un monde de la recherche de plus en plus « ouvert » à la collaboration avec les univers non-académiques (entreprises, collectivités, OSC…).

La légitimité et l’autonomie des discours scientifiques, issus tant des sciences expérimentales que des sciences humaines et sociales, semblent en effet plus contestées aujourd’hui qu’il y a quelques décennies. Les pressions qui s’exercent sont d’autant plus sensibles qu’elles ont des sources multiples et revêtent des formes variées. Elles peuvent provenir de mobilisations spécifiques – contre la vaccination, « l’intelligence artificielle » ou l’usage des pesticides par exemple –, ou être plus diffuses, telle la sape du crédit de véracité des discours scientifiques considérés comme de potentielles fake news – face à la question du changement climatique notamment. Elles peuvent également émerger des processus de recherche eux-mêmes, du fait notamment de l’action de groupes sociaux objets d’enquête, « protégés »[1] par des normes éthiques et juridiques récentes[2]. Elles émanent enfin, structurellement, des cadres d’orientation, de pilotage et de financement de la recherche, les personnels scientifiques étant de plus en plus contraints de justifier leur activité auprès de leurs employeurs publics – et autres bailleurs – en démontrant « l’utilité » de leurs recherches, sous peine de voir leurs thématiques d’enquête jugées non pertinentes et de perdre des financements. Dans le monde de la recherche « sur projet »[3], cette injonction larvée à « l’utilité » oriente aujourd’hui tout projet de recherche, dès sa conception, en ceci que les grilles d’évaluation des projets conditionnent pour partie essentielle l’accès au financement à la mise en place de dispositifs, 1/ de « diffusion » – visant à rendre les connaissances produites et les données les ayant nourries plus « disponibles » (politique dite d’« open access ») ou a minima « accessibles au grand public » –, 2/ de  « valorisation » – consistant essentiellement à rapprocher monde de la recherche et acteurs privés afin de favoriser les « processus de transformation de savoirs fondamentaux en nouveaux produits commercialisables »[4] (brevets, expertise, aide à la décision…) –, voire 3/ de « co-construction » – invitant les chercheurs, très en amont, à co-construire directement leurs projets de recherche, avec des entreprises dans le cadre d’une recherche dite « partenariale », ou avec d’autres types d’acteurs (associations, collectivités…) dans le cadre de la recherche dite « participative » ou « collaborative ».

Un double piège semble ainsi se refermer sur ceux qui produisent et diffusent les discours scientifiques publics. D’un côté, l’engagement scientifique de chercheurs auprès de porteurs de causes est susceptible d’être disqualifié en tant qu’acte « militant » ou « politisé » – ou même « intéressé » dans le cadre notamment de la recherche partenariale –, tandis que, de l’autre, pour faire la preuve de leur « utilité » – et peut-être parfois pour mieux diffuser, réduire les coûts de production ou plus directement monnayer leurs travaux –, les chercheurs sont susceptibles d’être invités, sur un mode souvent présenté comme « apolitique », à appuyer les initiatives de groupes divers. Le principe d’autonomie de la science s’en retrouve ainsi ébranlé ; quant aux acteurs de la recherche eux-mêmes, pris dans des controverses publiques qu’ils n’ont pas les moyens de contrôler, ils s’exposent à une « défiance » sociale et politique, voire à un soupçon de « corruption », dont le retrait derrière la posture de « l’objectivité scientifique » semble insuffisant à les protéger.

Pourtant, loin de constituer une épreuve nouvelle, les usages sociaux des discours scientifiques sont déjà bien connus[5]. Si les chercheurs publics ont toujours un – relatif[6] –  monopole de la production de la « science », ils n’ont assurément jamais eu celui de ses usages, comme le montre l’étude de la mobilisation des travaux scientifiques sur le registre de l’expertise pour maximiser les soutiens à convaincre[7] ou pour techniciser les « risques » industriels afin de les soustraire à l’examen de représentants salariaux[8] ; ou ce que révèlent aussi les analyses du « militantisme de dossier »[9] ; ou ce que montre encore l’examen de la diffusion sélective de travaux scientifiques dans l’espace public, lieu par excellence de « l’agir par la parole »[10].

Dans nos sociétés, les personnels scientifiques sont investis d’une capacité voire d’une mission de dire ce qui est « vrai » dans l’espace public[11], ce qui pourtant obéit non pas au registre de la production des connaissances mais à celui de l’action, celle des administrations gouvernementales[12] – la gestion de la crise du COVID 19 est un cas d’école – comme celle des groupes qui tentent de faire valoir leurs intérêts dans les arbitrages ministériels. Pour autant, les discours scientifiques ont-ils vocation à énoncer la vérité ou une vérité ? Plusieurs travaux[13] sur la construction des savoirs dans le monde de la recherche publique ont déjà montré les processus collectifs et contradictoires par lesquels les connaissances sont produites. La prétention à la « vérité » n’est pas au cœur de l’activité des chercheurs et doit être distinguée de l’aspiration scientifique à un rapport « réaliste », toujours en redéfinition, à un monde qui ne se donne jamais spontanément à comprendre. Ce rapport « réaliste » au monde se construit cependant dans des environnements sociaux, scientifiques mais aussi politiques, conflictuels, historiquement situés, qui conditionnent largement l’intérêt que les chercheurs portent à certaines questions plutôt qu’à d’autres, leurs outils théoriques et pratiques pour les aborder et la faveur que certaines questions vont connaître dans l’espace public tandis que d’autres seront parfaitement ignorées.

Le propos de cette conférence réside dès lors dans l’exposition des ressorts de l’historicité des « vérités scientifiques » qui font l’objet de discours publics de « défiance ». En décentrant le regard de la recherche de « vérités scientifiques » à l’examen des conflits qui les entourent, dans l’espace de la recherche comme dans l’espace politique et médiatique, cette conférence a pour ambition de montrer comment certaines propositions scientifiques, dont on pourrait s’attendre à ce qu’elles soient largement partagées et crues, peuvent être mises en cause, en défaut – quand bien même elles répondraient à tous les critères de « réalisme ». Nous invitons donc les conférenciers à un exposé de type réflexif, qui analyse avec recul l’évolution des discours scientifiques tenus sur des questions qui font simultanément l’objet de débats scientifiques et de controverses publiques – qu’il s’agisse du changement climatique, de la mise en œuvre de vastes politiques de vaccination, de l’intervention de chercheurs publics dans la production de pesticides, etc.

A l’égard d’un public de professionnels du monde de l’enseignement supérieur et de la recherche qui œuvrent souvent sous un faisceau disciplinaire laissant peu de temps et de place à la curiosité pour les travaux de leurs collègues, cette conférence a pour ambition d’apporter un espace de liberté et des clarifications qui leur permettront peut-être de mieux faire face aux déstabilisations actuelles du monde de l’ESR. A l’égard des personnes intéressées non professionnelles de l’ESR, cette conférence apportera quelques repères permettant de mieux circonscrire la complexité de la réalité scientifique, sociale et politique de notre temps.

 

[1] Dans ce texte, lorsqu’ils n’indiquent pas une citation, les guillemets sont utilisés pour souligner le fait que les termes en apparence ordinaires qu’ils encadrent ne constituent pas des données objectives mais font au contraire l’objet de luttes sociales multiples pour leur définition et leur limite. Ils constituent à ce titre autant d’énigmes à résoudre.

[2] Sylvain Laurens, Frédéric Neyrat (dir.), 2009, Enquêter : de quel droit ?, Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant.

[3] Voir M. Gibbons et al., The New Production of Knowledge: The Dynamics of Science and Research in Contemporary Societies, London, SAGE, 1994.

[4] Blandine Laperche, « Le carré organique de la valorisation de la recherche : le cas d’une jeune université dans un contexte de crise », Politiques et gestion de l’enseignement supérieur, 2002/3, n° 14, p. 171-198, p. 171.

[5] Johanna Siméant, 2002, « Friches, hybrides et contrebandes : sur la circulation et la puissance militantes des discours savants », in Philippe Hamman, Jean-Matthieu Méon Benoît Verrier, Discours savants, discours militants : mélange des genres, Paris, L’Harmattan, p. 17-53.

[6] En témoignent, depuis des décennies dans certains secteurs comme le biomédical, l’existence de laboratoires de recherche privés et, plus récemment, le développement de laboratoires mixtes public/privé ainsi que, dans un registre plus libertaire que libéral, du mouvement des « laboratoires citoyens ».

[7] Michel Offerlé, 1998, Sociologie des groupes d’intérêts, Paris, Montchrestien.

[8] Emmanuel Henry, Ignorance scientifique et inaction publique, Paris, Presses de la FNSP, 2017.

[9] Sylvie Ollitrault, « Science et militantisme : les transformations d’un échange circulaire. Le cas de l’écologie française », Politix, n°36, 1996, p. 141-162.

[10] Philippe Juhem et Julie Sedel (dir.), 2016, Agir par la parole. Porte-paroles et asymétries de l’espace public, Rennes, Presses universitaires de Rennes.

[11] Alain Desrosières, 2008, Pour une sociologie historique de la quantification : l’argument statistique, Paris, Presses des Mines.

[12] Michel Foucault, 1975, Surveiller et punir, Paris, Gallimard.

[13] Bruno Latour, Steve Woolgar, 1979, La vie de laboratoire, Paris, La Découverte ; pour un tour d’horizon en français des travaux en langue anglaise sur la question, Michel Callon, Bruno Latour (dir.), 1991, La science telle qu’elle se fait, Paris, La Découverte.